06/05/2009

Le métier comme sacerdoce

Je me souviens avoir lu une interview de la violoniste Julia Fischer à l'époque de la parution de son prodigieux disque sur les Partitas de Bach. Le journaliste visiblement peu inspiré lui demandait si elle regrettait d'avoir passé toute son enfance à s'escrimer sur son violon au lieu d'avoir une enfance "normale".

Julia Fischer eut une réponse lumineuse "vous savez, aujourd'hui j'ai 21 ans, et quand je vois que des jeunes autour de moi ont du mal à trouver leur voie et que j'ai moi toujours su quelle était ma voie, non, je ne regrette pas".  C'étaient ses propos en substance. 
Quand j'y repense aujourd'hui, je me dis comme à l'époque qu'elle avait raison. Tout dépend, vous me direz, de la vision qu'on a des métiers en général, et du travail en particulier. 
De fait, j'ai toujours envisagé le fait d'exercer un métier comme un sacerdoce. Une chose qui vous définit, qui vous constitue, en bref, quelque chose qui va bien au-delà du simple salariat indifférent. J'ai toujours voulu exercer un métier qui soit à la fois ma prêtrise et mon but de vie. Façon à la fois religieuse d'envisager la vie civile et laïque de considérer la prêtrise, je vous l'accorde. 
J'ai donc voulu tour à tour être écrivain, militaire, pasteur, et entre autres rêveries, j'ai fini par m'inscrire en fac de droit, en confondant allègrement le Droit et le droit procédurier qui est la forme positive de tout système juridique national. Effroi: la Justice se définit en des décrets, circulaires, numéros d'article. Effroi: toute discussion autour du droit n'est non pas une dissertation sur la notion de justice, ou les droits de l'homme, mais tout juste un débat de chicanes, s'appuyant sur des numéros sans aucun sens pour l'heureux néophyte. Mais où sont passés Hegel et ses Principes de philosophie du droit? Et Fichte? 
Je me suis longtemps demandé où se cachait l'idéal de justice, et l'idée même du droit derrière un Code de procédure, ou derrière un vague article de chicaneries et arguties juridiques sans aucune âme ou pensée plus élevée que la politique dans ce qu'elle a de plus abject. 
Je suppose qu'il n'y a rien à y trouver, et que le plus sage est de résigner à trouver ces illusions dangereuses dans quelque discours de fanatique en dehors du monde. Pourquoi pas, après tout?

18/03/2009

Du Vatican

De façon tout à fait fortuite, deux posts sur la religion se succéderont. 

Il s'agira ici de ma bête noire: le Vatican.
J'ai passé onze ans de ma vie dans une école catholique, dont j'ai eu le loisir d'observer la remarquable mesquinerie intellectuelle, et la fabuleuse propension à écarter tous les penseurs de la modernité (modernité commençant à Voltaire). Passons pour Voltaire: la bourgeoisie voltairienne prétendant tout connaître, c'est à la limite tout aussi peu désirable.
Passons encore sur les considérations spiritualistes à base de développement personnel, et de prière méditative (un zeste de New Age n'a jamais fait de mal à personne).
Passons aussi sur ces prêtres résolument hostiles à la vie moderne, assez peu représentatifs en outre du clergé français dans son ensemble, qui peut se montrer à l'occasion compréhensif. 
Passons aussi sur les crimes de l'Eglise catholique commis dans le passé. Je garde un souvenir peu ému des Cathares, puristes intégristes (ce qui ne justifiait certainement pas le bûcher, je suppose), qu'on montre en exergue de l'arbitraire papiste. J'aime aussi fort à distinguer entre les croisades, la Saint Barthélémy, et les sorcières de village, tant qu'à faire. J'ai donc toujours pris cet argument avec force pincettes. L'Eglise criminelle, probablement. Mais certainement pas plus que les empires temporels de l'époque. 
Passons aussi outre les positions de l'Eglise sur la sexualité dite "normale", sa condamnation de l'homosexualité, ou du sexe hors mariage. Je n'ai jamais demandé au pape à ce qu'il défile à la gay pride. Ou qu'il distribue lui-même des préservatifs dans le centre-ville de Bogota. Encore moins à ce qu'il autorise l'ordination d'homosexuels pacsés. 
Néanmoins, parfois, je pense que le Vatican et ses séides devraient se taire. Notamment dans le cas du viol de cette gamine de 9 ans par son beau-père, et de l'excommunication de ceux qui l'ont aidée à avorter.
S'agit-il de féminisme? Même pas. Juste de bon sens. Ou d'humanité. L'un n'excluant pas l'autre. 
Je n'ai jamais demandé à l'Eglise d'autoriser l'avortement, mais je crois aussi que ce n'est pas son rôle de légiférer sur la question. Laissons à César ce qui est à César, dit Jésus en son temps.
En ce qui concerne cet imbécile d'évêque négationniste, je n'ai pas encore compris pourquoi il avait été réintégré dans l'Eglise catholique. Si ce n'est sans doute que les lois du pape Grégoire n'ont jamais interdit de nier la Shoah, grande raison s'il en est. Je trouve la chose aussi absurde que choquante. 
Cela dit, qu'attendre de la part d'un pape qui vit dans le XIXe siècle et y place l'apogée de la culture occidentale? 
Rien, et surtout pas la modernité. 
A part cela, j'ai la ferme intention de me faire débaptiser, comme on dit en jargon. Si Benoît XVI est le représentant de Dieu sur terre, je n'ose imaginer le mandataire. 

13/03/2009

1509-2009

J'ai en général une profonde aversion pour les anniversaires et les célébrations. Particulièrement quand elles sont personnelles.  Sans doute parce qu'elles invitent à un bilan, et que je n'aime pas regarder en arrière, ni soupeser mes actes. 

Je n'aime pas non plus les célébrations officielles. Je ne suis ni nationaliste ni patriotique, et je considère les élucubrations historico-politiques échafaudées pour l'occasion comme autant de billevesées tout juste bonnes à alimenter des larmes de crocodile et de brusques et momentanés moments d'héroïsme dans l'âme de chaque bon citoyen (expression que je hais par dessus tout).
Tout au plus ai-je particulièrement savouré l'ironie du bicentenaire du fameux hiver de 1709 célébré par un hiver où j'ai cru mourir de froid, et où j'ai solennellement éprouvé toute la compassion imaginable pour les sans-abri de la capitale. J'ai pensé au vin de Louis XIV qui gelait dans les verres en goûtant l'odieux vent du mois de décembre. Les hivers foireux ne datent pas d'hier, avis aux climatologues. 
Mais cette année est aussi le cinq centième anniversaire de la mort de Jean Calvin, un de mes personnages historiques favoris. Il avait tout pour me plaire en mon adolescence: il était intransigeant, il était drôle (si vous aimez l'humour voltairien), il avait un style clair, il était réformateur et révolutionnaire, il était croyant d'une croyance solide et non fanatique (contrairement à la légende). J'ai donc acheté, seule de mon espèce, l'Institution chrétienne, premier monument littéraire du français moderne. J'ai lu toutes ses pages sur la liberté chrétienne, la prédestination, la pratique quotidienne du chrétien.  Ce fut une sorte de révélation. Pas une nuit pascalienne, c'est certain. Je n'ai pas l'âme exaltée. 
Mais une révélation intellectuelle, indubitablement. Je n'ai par la suite d'ailleurs plus jamais mis les pieds dans une église catholique. J'avais trouvé l'argument du sacerdoce universel pour envoyer enfin au diable les prêtres mielleux et peu exaltants, empreints de leur vocation comme certains sont handicapés par leur analphabétisme. A l'époque de la vénération universelle pour Jean-Paul II, j'avais l'armature théorique pour détester sa théologie réactionnaire. Et enfin, Calvin m'a ouvert la voie de la théologie protestante, de Karl Barth à Dietrich Bönhoffer.
La foi n'a jamais été une chose naturelle chez moi. J'en ai été dégoûtée à jamais par la vision sinistre de ces bons Samaritains du dimanche et philistins de la semaine, et ces visions lugubres de paroissiens à l'ancienne allant pleurer devant la toge d'un pape déclinant, sans même prendre la peine de questionner leurs croyances.  Néanmoins il m'est arrivé, à la suite d'événements plus ou moins douloureux, de prendre le chemin du temple, très simplement. Pas d'emphase, juste la parole biblique telle qu'elle a toujours été écrite. 
J'ai lu un jour de Friedrich Gulda qu'il soutenait sa foi non conventionnelle par le jeu de Bach. C'est à peu près la même chose pour moi. Bach et Calvin m'ont toujours servi de piliers spirituels. Il est très rare que je me passe une semaine de l'un ou de l'autre. Parce qu'ils sont la foi en action, tant il est vrai que la plus belle théorie du monde ne s'est jamais passée de sa mise en application.
Et il n'y a jamais eu plus belle métaphore de l'existence qu'une Chaconne de Bach, véritable "triomphe de l'esprit sur la matière", ou d'une phrase de Calvin, à la fois abrupte et lumineuse. Qui n'annoncent absolument pas la modernité comme j'ai pu le lire, puisqu'elles la dépassent.
PS: De Calvin, je conseillerai donc surtout l'Institution chrétienne. Le titre à lui seul est déjà tout un programme.

27/01/2009

La musique classique

On a souvent essayé d’expliquer le déclin du goût de la grande musique par notre tendance contemporaine à la facilité. La première cause de l’ignorance de notre tradition musicale serait donc due à la mode actuelle du zapping. Nous serions incapables de rester concentrés sur un morceau symphonique, rebutés par la durée et l’effort intellectuel qu’une telle écoute suppose. D’où le succès relatif des ventes de disques de récital portés par des stars, Cecilia Bartoli, Hélène Grimaud, par exemple, maniant avec un bonheur inégal des morceaux disparates. Récitals marqués par la discontinuité que le mélomane moderne placerait sur sa platine en musique d’ambiance, de temps à autre réveillé par des fortissimo ou des andante, des trilles et des suraigus. Le malheureux, intoxiqué malgré lui par les rythmes syncopés et primaires du rock, voudrait retrouver dans un morceau classique le même appel au mouvement. D’où la manie de certains mélomanes à se prendre pour des Mravinski au rabais, traçant dans l’air des mouvements absurdes et frénétiques visant à reproduire la gestuelle du chef d’orchestre. Manie que l’on retrouve chez l’amateur de rock, marmonnant dans sa barbe des paroles en mauvais anglais, mimant une guitare imaginaire, ou exerçant une sorte de danse bizarre consistant à imiter un Elvis Presley juvénile.
Cette explication ne me paraît pas suffisante. Du temps de Louis XIV, les airs de Lully étaient suffisamment popularisés pour que l’on en chante quelques extraits. Le succès plus récent des airs de Caruso sur gramophone ont prouvé que le mélomane aime ces morceaux de reconnaissance. Comme d’ailleurs du temps lointain de l’opéra baroque où le public endormi aux récitatifs se réveillait pour les airs virtuoses où un Farinelli ou un Senesino entamait des Cara speme, et autres Scherza infida.
L’explication est donc lacunaire. Comme celle qui viserait à dire que la musique dite classique exige une oreille experte. Si elle peut s’appliquer à une musique sérielle plus intellectuelle, elle me paraît dénuée de sens pour des opéras italiens aussi accessibles que ceux de Donizetti, Puccini, Verdi, dont Nabucco fut un signe de reconnaissance des patriotes italiens au XIXe siècle.
On ne peut donc pas les écarter, mais le fond du problème n’est pas là.
Je pense plutôt que nous avons perdu la foi. La musique dite classique est d’abord un acte de foi. Si elle s’est d’abord accomplie dans un cadre cultuel, ce n’est pas un hasard. Les premières grandes œuvres de musique savante sont à la gloire de Dieu. Dans un sens plus primitif, elle repose sur le mythe d’Orphée. Le chantre de la Thrace croyait qu’il renverserait l’ordre du monde par son chant. Sans aller jusqu’à dire que les grands compositeurs passés aspiraient à la même chose, on peut dire qu’ils posaient l’acte de foi suivant : par la musique, je rendrai l’homme meilleur, et je dépeindrai le monde tel qu’il m’apparaît en ma citadelle intérieure. Cette représentation sera un monde parallèle. Par la musique, je veux atteindre le ciel. Aussi présomptueux que les cathédrales.
Nous avons cessé de croire en cela. Probablement parce que nous savons que même l’harmonie la plus parfaite ne changera pas le monde. Probablement parce qu’au contraire de Tartini, nous n’entendons plus les trilles du diable dans notre sommeil. L’horreur comme le monde nous apparaissent silencieux. La musique ne serait plus là que pour couvrir ce silence. Qu’elle soit donc plus forte et plus primaire.


11/01/2009

La mode rétro

C'est bien à dessein que j'utilise le terme "mode" en l'accolant délibérément à l'adjectif "rétro". A priori, les tenants de cette mode se revendiquent justement comme  ne faisant plus partie de la sphère de la mode, ni du cycle révolutionnaire des tendances. Souvent en pointant du doigt les incohérences parfois flagrantes de la mode actuelle, ses laideurs, son côté à la fois chronophage et ruineux. 

Chose qui en soi n'a rien de nouveau. Je hausse généralement moi aussi un sourcil dubitatif devant les dernières idioties érigées sur les défilés, et commentées avec ardeur par quelques rédactrices en vue. Il faut dire qu'en bonne Française bien dressée, j'ai une peur épouvantable du mauvais goût, et surtout du ridicule. Cela dit il serait plus exact de dire "j'ai eu" puisqu'à vrai dire, aujourd'hui, le regard des passants m'est quelque peu indifférent. Non que j'érige en mode de vie le principe du "je porte ce qui me plaît et me correspond", mais tout simplement par vague snobisme et indifférence au jugement de quelqu'un qui m'aura croisée trente secondes dans sa vie sur le chemin de Naturalia ou de l'université.
Revenons-en à nos histoires. Quand on me parle mode rétro, je pense immédiatement au jour où j'ai entendu parler pour la première fois de Dita von Teese. Il s'agissait probablement (je ne me souviens plus très bien) du clip de Marilyn Manson Mobscene d'esthétique vaguement proche des cabarets berlinois d'avant guerre. N'ayant jamais aimé Marilyn Manson, j'ai dû passer assez vite dessus, et lever un sourcil dubitatif devant sa fraîchement épousée Dita. Pas ma came. Sa façon d'envisager la mode rétro est pour moi purement américaine: maximaliste, aucune place à l'improvisation. 
En revanche, ce qui m'intéressait bien plus, c'était tout simplement les lithographies du début du siècle, les tableaux d'époque, et Marlene Dietrich. J'ai longtemps gardé en tête les images de ces femmes début du siècle avec leurs chignons très hauts, leurs longues jupes, leurs blouses à manches gigot, leurs tailles étranglées. Marlene Dietrich, parce qu'elle a incarné le burlesque, l'avant-garde berlinoise bien avant Dita, pour son amour des hauts de forme, des pantalons masculins, et quelque part pour l'Ange Bleu.
Tout ceci concurrencé bien sûr par la mode à peine finissante du minimalisme à la fin des années 90, ce côté légèrement délavé et fin de siècle qui a toujours eu son charme.
Je suis restée toutes ces années imperméable au style gothique, qui a été pour certains la pierre de fondement de leur style jusqu'à parvenir à leur style rétro actuel. Encore plus imperméable à la vague néo-folk, champêtre, ou rétro-hamiltonien, quel que soit le nom que l'on donne à ce style. Définitivement allergique au bohème chic, incarné par Vanessa Paradis.
Pendant ce temps-là, je m'intéressais surtout aux vrais parfums, certains datant de l'époque, ou l'évoquant, c'est selon. Habanita de Molinard, Mitsouko de Guerlain, Bornéo 1834 de Serge Lutens, les parfums à base d'ambre (pour la touche Sarah Bernhardt). 
A propos de Sarah Bernhardt, j'avais lu une biographie d'elle à quatorze ou quinze ans, et j'avais gardé en tête certains poncifs de son style fin de siècle-1900, comme ses lourdes ceintures ouvragées, son amour des dentelles. Pour quoi faire? Aucune idée. Relégué au fin fond de ma mémoire, pour archives. 
En somme, si je devais dire quelque chose à propos de cette mode rétro actuelle, c'est qu'elle est au contraire très contemporaine. En tout cas pour ceux qui sont passés auparavant par la mode gothique, ceux qui passent par le fétichisme, je ne la trouve donc pas si mortifère et bêtement nostalgique.
D'un point de vue esthétique, j'ai tendance à la trouver plus seyante que la mode actuelle. 
Pour le reste, je me réjouis que des gens connaissent enfin l'existence de Buster Keaton, Charlie Chaplin, Bessie Smith, Cab Calloway, et consorts. Je me serais sentie moins seule, il n'y a pas à dire.
Néanmoins, je déplore toujours que cette mode étant d'origine américaine et glorifiant le rétro américain, elle ne laisse de côté ce que l'Europe a apporté au monde dans ces années-là.
Pour vous amis lecteurs, je ne saurais trop vous recommander certaines choses:
- la biographie de Mireille Havet par Emmanuelle Retaillaud-Bajac. La vie d'une lesbienne chic, amie de Cocteau, et autres avant-gardes de l'époque, opiomane, antisémite, nationaliste. ( Je sais, mais qu'est-ce que vous voulez, c'était aussi ça les années 30, et les années 40)
-la relecture du Bleu du ciel de Georges Bataille. Troppmann égaré dans l'atmosphère tourmentée de l'Europe d'entre les deux guerres, et dans les préparatifs de la guerre d'Espagne. Un personnage fascinant: la fameuse Lazare, vous verrez.
- la biographie de Sarah Bernhardt par Cornelia Otis Skinner. Pour l'évocation de l'Art Nouveau. Pour les affiches de Mucha. Et pour la grande actrice.Qui est morte néanmoins avant les années 30.
-n'oubliez pas qu'il n'y a pas que Coco Chanel. Je sais, elle est tendance après sa mort. Karl Lagerfeld, pseudo-dandy moderne a repris sa maison, et Anna Mouglalis, leur sublime égérie enkhôlée est glamour, et les chaînes publiques adorent en ce moment faire des téléfilms sur elle, ainsi que le cinéma. MAIS il y a des couturiers français que j'adore à cette époque-là: tout d'abord Poiret, le créateur de ces robes bijoux que conspuait Coco dans un souci fonctionnel. Ensuite il y a eu Madeleine Vionnet. Si vous ne connaissez pas, regardez ses travaux, c'est sublime. Elle était d'ailleurs plus connue que Coco Chanel, durant les Années Folles. Et Jeanne Lanvin, bien sûr.
- n'hésitez pas à lire du d'Annunzio (trouvable en France uniquement dans l'Anthologie de la poésie italienne à la Pléiade), le grand poète italien du début du siècle.
-n'hésitez pas à (re)voir les grands films expressionnistes allemands, les Murnau, Fritz Lang du début, etc...
-n'hésitez pas à (re) lire les classiques de cette époque-là: Thomas Mann et la Montagne Magique, Heinrich Mann et son Professor Unrat (à partir duquel a été fait l'Ange Bleu), ainsi que son Untertan, Romain Rolland, André Gide, Jules Romains et ses Hommes de Bonne Volonté.
- revoyez donc la peinture de Grosz et d'Otto Dix, ces peintres allemands torturés. 
Parce que pour moi, c'est aussi cela les années 30, et les années 40. L'histoire à part entière fait aussi partie de l'histoire du costume. C'est comme cela d'ailleurs que je suis passée aussi aisément de la mode à proprement parler à Otto Dix.
Bon dimanche à toutes.

15/12/2008

De la misanthropie

De par mon éducation, je n'ai jamais ressenti un instinct foudroyant pour les masses. Les masses étant entendues dans un sens propre: j'entends par là la FOULE.

Je n'aime pas les foules. J'en ai peur dans un espace physique, je hais l'instinct grégaire où que ce soit. Je déteste les effets de mode en matière vestimentaire et intellectuelle. 
Quitte à me faire accuser d'esprit de contradiction, j'ai toujours refusé de suivre quelque mouvement que ce soit. Sans indépendance de la volonté, il n'y a pas d'être humain pour moi.
A ce titre, j'ai toujours refusé et dénoncé les différentes aliénations. L'aliénation consumériste: c'est un poncif, et je ne suis pas une altermondialiste. Je suis juste idéologue et trop croyante pour accepter cela. L'aliénation d'ignorance: avec des idiots, vous ferez une société malade. L'aliénation économique: habituez des gens à un train de vie, habituez-les au superflu, vous en ferez des esclaves qui n'ont pas le droit de se plaindre.
A ce titre, j'ai parfois émis des doutes sur les fondements purement rationnels du suffrage universel. Moralement, je ne peux que le soutenir; de toute façon c'est un fait établi.
Mais j'ai toujours considéré qu'il existait de fait un suffrage censitaire. Pas seulement pour les élections sénatoriales. Seuls les gens qui ont la culture et les capacités intellectuelles et sans aucun doute aussi le fondement financier ont un réel droit d'insertion dans notre société démocratique. Le populisme actuel ne changera rien au fait  que la majorité des Français ne comprennent ni le fonctionnement de leur système de santé, ni le problème de la justice, etc... Ils n'ont probablement pas le temps (on ne leur en laisse pas), ni la formation (on veut des citoyens efficaces, pas des intellectuels). On leur laisse des bribes de débat politique vicié, tronqué et mensonger. Pas qu'on n'ait pas accès factuellement à l'information. Mais qui va la lire? Qui lit le Journal Officiel, les revues spécialisées?
S'instruire restera toujours et plus encore aujourd'hui le premier geste révolutionnaire.
Pour cela, défions-nous de la foule, de l'effet de mode. L'être humain en groupe n'est qu'un public qui a par le passé applaudi à des décapitations sur scène publique. 

07/12/2008

Le retour à l'ordre moral



Il est de bon ton aujourd’hui de préconiser le retour au bon ordre moral, à l’autorité scolaire. Ah, l’Autorité, la sacro-sainte Hiérarchie, le plaisir d’inculquer sans réfléchir des commandements moraux. 
Le déclin de notre société serait dû selon ces joyeux apôtres du retour à la tradition au déclin de la bonne vieille école début du siècle, avec le maître qui tapait les doigts de ses élèves avec une règle, et qui écrivait des maximes d’éducation civique au tableau. 
Outre que Jules Ferry est pour moi l’individu légèrement borné qui a préconisé une saine balade de forêt au Tonkin,  j’ai des doutes sérieux sur la légitimité d’une éducation pareille.
Pour avoir subi ce genre d’éducation à l’école, je n’en ai retiré qu’un goût exacerbé pour la révolte et une société libertaire. 
Je maudis la gauche moraliste. J’ai  horreur du moralisme. Laissez la morale aux pasteurs et aux curés, la morale a-t-elle jamais été une norme de société? 
J’aime assez qu’on s’indigne de la baisse du respect pour autrui dans notre société. Qui s’indignait d’entendre les “Crève, chien” d’un Guizot ou d’un Calvin? Une société moraliste et traditionnelle a-t-elle jamais empêché les déviances? La poésie française moderne ne commence-t-elle pas avec la figure du poète délinquant François Villon, ivrogne, et probablement meurtrier? 
J’ai aussi en profonde détestation les hérauts d’une culture d’élite qu’à peine 1% de la population doit maîtriser. Je connais assez peu de gens du niveau intellectuel de Jacqueline de Romilly, et à supposer même qu’il y en ait une fournée (si  je puis me permettre), on n’a jamais bâti une société nouvelle avec des érudits et des rats de bibliothèque.
Le mal de notre société, c’est l’impossibilité d’émergence d’un mouvement contestataire. 
Le livre actuel en ce moment, ce n’est pas la Culture de masse de Baudrillard, mais bien le Discours de la servitude volontaire de La Boétie. 
Enfermez les jeunes dans un carcan moral, vous fabriquerez une société neurasthénique.  Je propose à ces hérauts du retour de la Tradition une saine cure d’Elfriede Jelinek, et de Thomas Bernhardt: vous aurez l’image de l’envers d’une société paternaliste et autoritaire.
Quant à moi, je vais me délecter du violon diabolique de Jascha Heifetz, tant il est vrai que”l’artiste est toujours le frère du fou et du criminel”. Dans une société qui a peur de ses déviances, peut-être pourrait-on y trouver là la cause du déclin non moins inquiétant de l’art. 

17/11/2008

L'image du père

C'est un lieu commun de dire que la relation d'une femme avec les hommes dépend de la relation originelle qu'elle a avec son père. Je ne suis pas experte en psychanalyse, mais je voudrais (assez inhabituel ici, je dois l'avouer) rendre un hommage à cette figure charnière de la cellule familiale.

Quand on me dit "père", je pense d'abord tabac. Le tabac en feuilles brunes, qu'on bourre dans une pipe. L'odeur qui s'accroche aux vêtements et qui jaunit les rideaux. Je pense porto, vin cuit à moitié sucré, à moitié amer. Je pense feu de cheminée et gros livres bourrés de bouts de papier. 
Un bureau qui ressemble à un véritable bordel dédié au Dieu Papier, saint patron de la bureaucratie. 
Quand on me dit père, je pense jazz et crooners américains. D'abord, Louis Armstrong. Avec sa voix cassée, et rassurante. Je pourrais être au bout du monde, passez-moi Summertime avec Ella Fitzgerald et le grand Louis, je suis chez moi. 
Nat King Cole, avec ses cheveux crépus mal défrisés, gominés par une sorte d'atroce brillantine. Voix mielleuse et sirupeuse, mais tellement profonde. Se penchant sur son public, dans un costard étriqué, chantant Unforgettable.
Dean Martin, l'Amérique heureuse des années 50. Sa voix mâle, son charme à deux balles, ses mélodies vite faites et entraînantes. 
Ces trois hommes ont l'autorité tranquille du père qui fume sa pipe. 
Et surtout l'odeur de mon enfance.
J'ai vingt ans, et chaque jour me fait sentir que le champ des possibles s'est encore rétréci aujourd'hui. La joie de ne pas être né, pour avoir tout devant soi. 
J'ai l'âme nostalgique, pas pour rien que j'ai failli faire des études d'histoire.

11/11/2008

Athéismes

L'avantage de ne rien écrire pendant trois mois est que même si on souffre de manque d'inspiration chronique, on se retrouve malgré soi avec une montagne de choses à dire.

Ainsi la nouvelle mouture des concertos de Beethoven par Evgeny Kissin et sir Colin Davis, les Variations Goldberg de Simone Dinnerstein, les Concertos de Brahms par les frères Capuçon. On ne sait plus où donner de la tête déjà en matière musicale.
En matière politique, on se retrouve avec l'élection de Barack Obama, accompagnée de cris d'allégresse divers et variés, de politiquement correct, et de grandes phrases sur la discrimination positive. 
En matière littéraire, on se retrouve avec le prix Nobel de littérature accordé à Le  Clézio, aux rééditions de Kracauer, bref, on croule là aussi sous les nouveautés, les livres passionnants, les oeuvres intégrales, les commémorations. 
Par où commencer donc? 
Par rien de tout cela. Je viens de terminer l'Histoire de l'athéisme de Georges Minois, sémillant auteur qui a également commis une Histoire du suicide, et une Histoire de l'assassinat politique. 
Je ne me suis à vrai dire jamais totalement considérée comme athée. Pour être athée, il faut avoir l'esprit de système. Je n'ai pas cet esprit de système. J'appréhende l'existence comme une perspective pointilliste. Il me suffit d'entendre un clocher pour entendre la notion d'éternité. J'ai par ailleurs une sympathie certaine pour les honnêtes cultes de temples modestes. Seul endroit où j'ai à  ce jour trouvé le calme. Les sermons m'apaisent, les prières en commun m'apportent la paix. Par bonheur, ma religion n'a rien de très contraignant, si ce n'est un penchant légèrement sinistre pour l'introspection. Mais à part cela, j'ai toujours eu une façon paisible d'envisager les cultes, et une aversion pour les poitrinaires, fanatiques, moralistes et autres énervés. Je n'en parle jamais, j'ai une sympathie pour l'absolu hégélien, et mes tortures religieuses s'arrêtent à peu près là où ça commence à devenir ennuyeux.
En revanche, j'ai toujours porté beaucoup d'intérêt à  l'athéisme moderne. Non pas que je sois une obsédée de la question de l'existence de Dieu. Comme je vous le dis, je crois en la bonne providence, en l'absolu hégélien, à un Dieu plus modéré que le Dieu d'Abraham, et en Jésus Christ. J'ai la religion mondaine, je suppose. Pour en revenir à l'athéisme moderne, j'ai toujours écouté avec beaucoup d'intérêt des adolescents désabusés du Christ, me parlant avec ardeur du désespoir de Nietzsche devant la mort de Dieu. Ou avec beaucoup d'ironie des gens me clamer que Dieu leur empêche d'agir comme ils l'entendent, et que cette notion est la cause de tout le mal sur terre. Et que la Bible est un fatras d'imbécillités mythologiques. 
A vrai dire, je n'ai pas lu Nietzsche à seize ans. Je suis donc passée à côté d'une grande source de révolte, je suppose. Je n'ai jamais lu la Bible de façon littérale non plus. J'ai toujours été relativement sur la même longueur d'ondes que Dietrich Bonhöffer, qui considérait que ce texte est à interpréter de façon largement allégorique. 
Je n'ai jamais été non plus une ayatollah de la science. Il est difficile d'imaginer après le Dr Mengele que la science nous sauvera, à moins d'être spécialement optimiste et serein sur les possibilités d'inspection de la science moderne. Aux philosophes l'interprétation du monde, aux médecins l'interprétation d'une radio, je ne suis pas pour le mélange des genres. 
Si Nietzsche donc, m'a laissée relativement indifférente, même après que je me sois penchée sur son oeuvre (avec ennui, il faut l'avouer), en revanche, j'adore Schopenhauer. Comme j'aime Pascal. J'aime sa lucidité sur la nature humaine,sa vision réaliste de l'absurdité chronique de notre existence, et de notre solitude intrinsèque. Je hais l'humanisme foireux d'un Voltaire ou du Settembrini de Thomas Mann. Une seule chose me relie de cet athéisme à ma religion modérée: mon refus total de l'anthropocentrisme et de la glorification de l'humain. J'aime l'humain, mais pas au point de lui accorder ce qu'il n'a pas: la connaissance de la vérité. C'est d'ailleurs pour cela que malgré mon admiration pour Hegel, je n'ai définitivement pas l'esprit de système. Mettre l'humain au centre du monde, c'est oublier malencontreusement le début des Méditations métaphysiques de ce cher Descartes: cette vision troublante de cet honnête gentilhomme s'apercevant au coin du feu que sa pensée n'a jusque là touché que du néant. 
PS: A venir dans une semaine ou deux, un vibrant hommage à ce cher Julien Gracq.

31/08/2008

De l'amour

On dit souvent que l’amour est un geste vers autrui. Voire le geste d’ouverture par excellence.
Ce qui est pour moi faux.
On n’aime jamais véritablement autrui. On aime aimer et on aime ce que ce sentiment nous apporte: la sensation d’être important.
La relation amoureuse emblématique est pour moi celle de Rinaldo et d’Armida dans la Gerusalemme liberata du Tasse. C’est-à-dire une relation fondée sur le narcissisme.
La seule relation réellement importante que nous vivons au cours de notre existence est celle que nous avons avec nous-mêmes. La personne qui peut comprendre cette relation et s’immiscer dans cette relation sans la détruire n’est autre que l’homme ou la femme de notre vie que tout le monde attend.
Revenons à Rinaldo et Armida. Quand Rinaldo arrive sur l’île enchantée d’Armida, il est séduit par le panel de charmes que lui offre une femme lui semblant digne de lui. Ce sera même elle qui l’initiera, lui permettant enfin de devenir un homme, lui qui ne l’était que par les armes. S’aimant enfin comme homme, il ne peut que fuir la magicienne, qui l’arrache à la destinée dont il rêve, celle du plus grand chevalier des croisades après Goffredo. Sans son amour, il ne serait pas devenu un homme, avec, il ne pouvait plus continuer à être un héros de chanson de geste. Tout au plus, sa réponse à Armida abandonnée est assez caractéristique d’un discours de rupture traditionnel, misogynie médiévale en sus.
Je pourrais continuer avec Belle du Seigneur en prenant pour exemple la maniaquerie narcissique des deux héros. Si Ariane passe 25 ans dans sa salle de bains, ce n’est pas uniquement pour plaire à Solal, même si telle est son intention consciente. Elle ne veut pas qu’il aime une fille dont son for intérieur lui dirait qu’elle n’est pas aimable. Même si Solal à maints égards se moque éperdument de la poésie perpétuelle d’Ariane. Ce que désire Ariane, c’est correspondre à la fille aimable telle qu’elle se la représente. Au final, la fille idéale pour elle-même.
Il est de notoriété publique que l’on vit et que l’on meurt seul, je n’ai pas peur de dire que nous aimons seuls, aussi paradoxal que cela puisse paraître.