C'est bien à dessein que j'utilise le terme "mode" en l'accolant délibérément à l'adjectif "rétro". A priori, les tenants de cette mode se revendiquent justement comme ne faisant plus partie de la sphère de la mode, ni du cycle révolutionnaire des tendances. Souvent en pointant du doigt les incohérences parfois flagrantes de la mode actuelle, ses laideurs, son côté à la fois chronophage et ruineux.
Chose qui en soi n'a rien de nouveau. Je hausse généralement moi aussi un sourcil dubitatif devant les dernières idioties érigées sur les défilés, et commentées avec ardeur par quelques rédactrices en vue. Il faut dire qu'en bonne Française bien dressée, j'ai une peur épouvantable du mauvais goût, et surtout du ridicule. Cela dit il serait plus exact de dire "j'ai eu" puisqu'à vrai dire, aujourd'hui, le regard des passants m'est quelque peu indifférent. Non que j'érige en mode de vie le principe du "je porte ce qui me plaît et me correspond", mais tout simplement par vague snobisme et indifférence au jugement de quelqu'un qui m'aura croisée trente secondes dans sa vie sur le chemin de Naturalia ou de l'université.
Revenons-en à nos histoires. Quand on me parle mode rétro, je pense immédiatement au jour où j'ai entendu parler pour la première fois de Dita von Teese. Il s'agissait probablement (je ne me souviens plus très bien) du clip de Marilyn Manson Mobscene d'esthétique vaguement proche des cabarets berlinois d'avant guerre. N'ayant jamais aimé Marilyn Manson, j'ai dû passer assez vite dessus, et lever un sourcil dubitatif devant sa fraîchement épousée Dita. Pas ma came. Sa façon d'envisager la mode rétro est pour moi purement américaine: maximaliste, aucune place à l'improvisation.
En revanche, ce qui m'intéressait bien plus, c'était tout simplement les lithographies du début du siècle, les tableaux d'époque, et Marlene Dietrich. J'ai longtemps gardé en tête les images de ces femmes début du siècle avec leurs chignons très hauts, leurs longues jupes, leurs blouses à manches gigot, leurs tailles étranglées. Marlene Dietrich, parce qu'elle a incarné le burlesque, l'avant-garde berlinoise bien avant Dita, pour son amour des hauts de forme, des pantalons masculins, et quelque part pour l'Ange Bleu.
Tout ceci concurrencé bien sûr par la mode à peine finissante du minimalisme à la fin des années 90, ce côté légèrement délavé et fin de siècle qui a toujours eu son charme.
Je suis restée toutes ces années imperméable au style gothique, qui a été pour certains la pierre de fondement de leur style jusqu'à parvenir à leur style rétro actuel. Encore plus imperméable à la vague néo-folk, champêtre, ou rétro-hamiltonien, quel que soit le nom que l'on donne à ce style. Définitivement allergique au bohème chic, incarné par Vanessa Paradis.
Pendant ce temps-là, je m'intéressais surtout aux vrais parfums, certains datant de l'époque, ou l'évoquant, c'est selon. Habanita de Molinard, Mitsouko de Guerlain, Bornéo 1834 de Serge Lutens, les parfums à base d'ambre (pour la touche Sarah Bernhardt).
A propos de Sarah Bernhardt, j'avais lu une biographie d'elle à quatorze ou quinze ans, et j'avais gardé en tête certains poncifs de son style fin de siècle-1900, comme ses lourdes ceintures ouvragées, son amour des dentelles. Pour quoi faire? Aucune idée. Relégué au fin fond de ma mémoire, pour archives.
En somme, si je devais dire quelque chose à propos de cette mode rétro actuelle, c'est qu'elle est au contraire très contemporaine. En tout cas pour ceux qui sont passés auparavant par la mode gothique, ceux qui passent par le fétichisme, je ne la trouve donc pas si mortifère et bêtement nostalgique.
D'un point de vue esthétique, j'ai tendance à la trouver plus seyante que la mode actuelle.
Pour le reste, je me réjouis que des gens connaissent enfin l'existence de Buster Keaton, Charlie Chaplin, Bessie Smith, Cab Calloway, et consorts. Je me serais sentie moins seule, il n'y a pas à dire.
Néanmoins, je déplore toujours que cette mode étant d'origine américaine et glorifiant le rétro américain, elle ne laisse de côté ce que l'Europe a apporté au monde dans ces années-là.
Pour vous amis lecteurs, je ne saurais trop vous recommander certaines choses:
- la biographie de Mireille Havet par Emmanuelle Retaillaud-Bajac. La vie d'une lesbienne chic, amie de Cocteau, et autres avant-gardes de l'époque, opiomane, antisémite, nationaliste. ( Je sais, mais qu'est-ce que vous voulez, c'était aussi ça les années 30, et les années 40)
-la relecture du Bleu du ciel de Georges Bataille. Troppmann égaré dans l'atmosphère tourmentée de l'Europe d'entre les deux guerres, et dans les préparatifs de la guerre d'Espagne. Un personnage fascinant: la fameuse Lazare, vous verrez.
- la biographie de Sarah Bernhardt par Cornelia Otis Skinner. Pour l'évocation de l'Art Nouveau. Pour les affiches de Mucha. Et pour la grande actrice.Qui est morte néanmoins avant les années 30.
-n'oubliez pas qu'il n'y a pas que Coco Chanel. Je sais, elle est tendance après sa mort. Karl Lagerfeld, pseudo-dandy moderne a repris sa maison, et Anna Mouglalis, leur sublime égérie enkhôlée est glamour, et les chaînes publiques adorent en ce moment faire des téléfilms sur elle, ainsi que le cinéma. MAIS il y a des couturiers français que j'adore à cette époque-là: tout d'abord Poiret, le créateur de ces robes bijoux que conspuait Coco dans un souci fonctionnel. Ensuite il y a eu Madeleine Vionnet. Si vous ne connaissez pas, regardez ses travaux, c'est sublime. Elle était d'ailleurs plus connue que Coco Chanel, durant les Années Folles. Et Jeanne Lanvin, bien sûr.
- n'hésitez pas à lire du d'Annunzio (trouvable en France uniquement dans l'Anthologie de la poésie italienne à la Pléiade), le grand poète italien du début du siècle.
-n'hésitez pas à (re)voir les grands films expressionnistes allemands, les Murnau, Fritz Lang du début, etc...
-n'hésitez pas à (re) lire les classiques de cette époque-là: Thomas Mann et la Montagne Magique, Heinrich Mann et son Professor Unrat (à partir duquel a été fait l'Ange Bleu), ainsi que son Untertan, Romain Rolland, André Gide, Jules Romains et ses Hommes de Bonne Volonté.
- revoyez donc la peinture de Grosz et d'Otto Dix, ces peintres allemands torturés.
Parce que pour moi, c'est aussi cela les années 30, et les années 40. L'histoire à part entière fait aussi partie de l'histoire du costume. C'est comme cela d'ailleurs que je suis passée aussi aisément de la mode à proprement parler à Otto Dix.
Bon dimanche à toutes.
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